17.

Lundi 11 décembre

Nous sommes trois sur la route, Clovis, Marjorie et moi, lâchés dans la nature comme un torrent de printemps. La voiture dans laquelle nous voyageons est une Mercedes du siècle passé, entièrement retapée par mon frère. Notre hiver fut long de deux ans, deux années de peur et de surveillance serrée, insupportables, dues aux attentats de Valbec-sur-Seine. Au sortir de cette période d’étouffement, j’ai l’impression que l’horizon s’ouvre comme un soufflet d’accordéon. Je respire. À part le grand Fernand qui reste sur pied de guerre, tout le monde s’accorde à dire qu’on n’est plus en danger. Titillé par son fameux sixième sens, il nous suit quand nous partons retrouver nos amis dans cette bergerie perdue d’Auvergne. Nous rions quand Clovis prend un chemin de traverse pour semer notre garde du corps.

— Enfin libres ! lance-t-il. Plus d’ange gardien !

Fernand doit enrager d’avoir été largué par un bleu. Moi, je ne doute pas une seconde qu’il va nous retrouver.

— Il peut toujours essayer. Il a une fausse adresse. En plus, j’ai démonté le mouchard qu’il a placé sur la bagnole pour nous localiser.

Ce n’est plus drôle du tout !

Je vois ma sœur se retourner. Une pointe de culpabilité et d’inquiétude perce dans son regard. Je voudrais qu’elle invite Clovis à ralentir. À un moment donné, c’est moi qui prends mon courage à deux mains.

— Papa sera fâché quand il apprendra…

Mon frère casse ma sortie en me rappelant que je suis un intrus et que j’ai juste le droit de fermer ma gueule.

La région que nous traversons nous amène de vallon en vallon. La route serpente. Nous entrons dans des zones ombrées pour déboucher un peu plus loin sur des coteaux enflammés d’une luminosité rousse. Sous les pinceaux de ce soleil déclinant, les paysages flamboient. Clovis jure. À jouer au gendarme et au voleur avec le grand Fernand, il a fini par s’égarer. Marjorie cherche à repérer notre position sur l’écran de bord. La nuit tombe quand nous retrouvons notre chemin. Je suis de plus en plus fébrile. La musique que Clovis diffuse m’indispose. Elle est trop sauvage. J’appréhende mes retrouvailles avec Esther. Elle sera peut-être ennuyée de me voir. Je m’enfouis dans mes pensées, je n’ai plus rien dit depuis tout à l’heure. Marjorie se retourne pour me prendre la main.

— Ça va aller, me souffle-t-elle. Nous serons là dans une grosse demi-heure.

Nous nous sourions, puis son regard me quitte pour s’échapper par la lunette arrière.

Une voiture nous suit. Ce doit être Fernand qui nous a rattrapés, dit-elle.

Je vois les yeux perçants de Clovis dans le rétroviseur.

— Ce n’est pas lui !

— Tu es sûr ?

— Puisque je te le dis !

Le véhicule se rapproche de nous, nous colle un long moment.

— Qu’est-ce qu’il attend pour nous doubler, ce connard !

Nous sommes éblouis par les phares.

— Ralentis, Clovis ! Laisse-le passer.

L’auto décélère en même temps que nous puis soudain déboîte et nous dépasse pour disparaître au loin. On a à peine le temps d’entendre les invectives de Clovis à l’adresse du chauffard que des feux nous prennent dans leurs faisceaux. La voiture a fait volte-face et nous barre le chemin. Une petite route s’offre à nous sur la droite, une petite route qui se resserre, devient sentier cahotant étouffé de verdure, se referme sur notre fuite comme un filet d’oiseleur. Des phares se plantent derrière nous. Je meurs d’effroi quand quatre hommes cagoulés surgissent et s’avancent dans notre direction. Clovis est sorti. Il se jette sur l’un deux. Il n’a que ses poings et ses injures pour résister. Il est vaillant. Il démasque un de ses agresseurs. Je vois un visage. La seconde qui suit, le pare-brise vole en éclats. Une main passe, un cri, la portière s’ouvre et Marjorie est vidée de la voiture. Le temps de reprendre ma respiration, me voilà happé à mon tour, je hurle. On me cogne. Ils sont deux à s’acharner sur moi. Je ne sais pas si les coups m’atteignent. J’ai trop peur pour avoir mal. À un moment donné, je fais le mort. En l’absence de répondant, la brutalité de mes agresseurs s’émousse et ils me laissent là. Dans le flou, je vois qu’ils emportent Marjorie dans sa robe claire. Quatre ombres lointaines autour d’un cri bâillonné qui se débat. Où est Clovis que je n’entends plus ? Je me mets en mouvement. J’ai l’épaule cassée mais cette souffrance m’assaille moins que les gémissements qui me reviennent et m’incendient les oreilles. Je pleure. Mes larmes sont brûlantes. Chaque cri de Marjorie explose en mon cœur. C’est notre père et notre mère qu’elle invoque, qu’elle supplie. Si seulement le tigre était là. « Antonin ! » Elle m’appelle et je pars en rampant vers elle, pauvre larve. Je suis trop faible pour lui répondre, trop faible même pour cela.

Puis je ne l’entends plus et je prie le ciel, les anges, le Bon Dieu d’exister, de nous venir en aide, de faire en sorte que rien de tout cela ne se soit produit. Les quatre hommes passent à quelques pas de moi sans me voir. Ils lâchent prise. L’un d’eux donne ses ordres.

— Vous récupérez le dispositif de repérage sur leur bagnole, vous la mettez hors d’usage et on se taille.

Trouvant peu d’empressement chez ses complices, il gueule :

— Grouillez-vous, l’excité peut rappliquer avec du secours !

Du grabuge encore, le bourdonnement d’un moteur puis, dans la nuit déchirée, nos plaintes qui se cherchent. Une forme claire titube dans ma direction sur fond de ciel livide. Elle n’a plus d’équilibre. Je la vois tomber, se relever, reprendre sa marche sur les genoux. Je ne peux pas croire que c’est elle qui s’affale près de moi. Ses mains forment un nœud sanglant sous son ventre.

— Marjorie ! Tu dois tenir bon ! Clovis a réussi à leur échapper. Il va revenir avec du secours.

Elle comprime les pans de sa robe en lambeaux entre ses cuisses pour réprimer le saignement et retenir la vie. Rien qui puisse cependant arrêter l’épanchement de cette tache noirâtre, ni mes appels, ni mes prières, ni mon immense chagrin.

— Clovis, reviens vite !

La nuit étire sur nos suppliques son indifférence de statue.

Marjorie grelotte.

— Je vais chercher de quoi te couvrir.

Et me voilà rampant vers la voiture, m’agrippant avec mon bras valide à toute aspérité. En un, atteindre le premier arbuste. En deux, passer le fossé. L’herbe est humide. Je suis en nage. Si je pouvais contourner le véhicule, j’allumerais les phares, je klaxonnerais. J’implore les étoiles. L’une d’entre elles aurait-elle assez de pitié pour mettre quelqu’un sur notre route ?

Tout est cassé dans l’auto. Les fils sont arrachés. Je n’arrive pas jusqu’à l’interrupteur, il est trop loin. Je reviens avec la couverture. Je ne sais pas d’elle ou de moi qui tire l’autre, tellement mon corps me paraît immobile.

— Marjorie, je suis là !

Elle ne me répond pas.

— Marjorie ?

Elle est toute tremblante. Je la couvre, je me colle contre elle. Je sens la peau glacée de ses bras nus.

— J’ai froid, me dit-elle.

Je la serre contre moi, qu’elle prenne de ma vie, de mon sang, de ma chaleur. Je lui donnerais tout pour qu’elle survive, tout fors mes peurs et mes crapules. « Dépêche-toi, Clovis, elle nous quitte ! »

Hémorragie de sang sur hémorragie de larmes, l’attente est funèbre.

Pourquoi Clovis n’est-il toujours pas là ? Pourquoi ce silence ?

J’ai mon visage à portée de son haleine. Elle tremble moins mais sa peau est d’une effrayante pâleur. Du bout des lèvres, elle ramène des prénoms, un chapelet de prénoms et de noms tendres qui partent du creuset familial pour aller vers tout ce qu’elle compte d’amis et amies.

— Mose… Benoît… Judith… Esther… Brenda… Fernand…

Elle dévide sa tendresse mourante dans cette nuit étoilée. Elle coiffe d’un astre chacun des êtres chers.

— Je n’ai oublié personne ? me demande-t-elle.

Elle cherche. Je ne cherche pas. Je la regarde. Son profil est stylisé par la lune, un marbre de Carrare. Je guette avec appréhension les veilleuses de son regard.

— Ne pars pas, Marjorie !

Son visage semble si paisible, si étrangement paisible. « Clovis, au secours ! Elle est loin déjà ! Je n’arrive plus à la retenir. »

La tête de Marjorie verse de mon côté.

— Embrasse-les pour moi, petit frère.

Je cherche son poignet, son pouls dans le sang poisseux. Je crie ma déchirure. C’est moi qui saigne, qui appelle la mort pour accompagner la partante. Je ne peux pas croire. Je ne veux pas !

 

Réveille-toi, Marjorie ! Il faut rajuster ton vêtement pour être en beauté quand on viendra te prendre pour la fête. Avec ma couverture à carreaux par-devant, nous cacherons bien cette vilaine tache et personne ne verra que tu as renversé sur ta robe le plein bol de ton cœur…

 

J’ai pleuré sur ton ventre dans mes mains ensanglantées. J’étais dans ce champ de bataille un crâne fracassé. Le jour ne s’est plus levé pendant des semaines sur ma vie après tes adieux. Puis je me suis fait messager de tes tendresses comme tu me l’avais demandé. Cela m’a permis de croire à ton départ plutôt qu’à ta mort.

Le Puisatier des abîmes
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